Syndrome d’auto-brasserie : pourquoi le corps produit de l’alcool ?

par



syndrome auto brasserie auto fermentation

Être ivre sans boire une goutte d’alcool, c’est possible. Les personnes en proie au syndrome d’auto-brasserie, ou syndrome de fermentation intestinale, présentent toutes les caractéristiques de l’ivresse et subissent au quotidien les conséquences médicales et sociales de l’alcoolisme. Comment expliquer ce phénomène ? Quelles solutions peuvent être envisagées ? Réponses du Pr Jean-Claude Alvarez, chef du service de Pharmacie Toxicologie de l’Hôpital Raymond-Poincaré AP-HP (Garches) & du Dr Pascal Menecier, médecin addictologue au Centre Hospitalier de Mâcon. 

Qu’est-ce que le syndrome d’auto-brasserie ?

Le syndrome de fermentation intestinale (auto-brewery syndrome, en anglais) est un phénomène rare et très peu documenté dans la littérature scientifique. Il se traduit par « la production endogène d’éthanol lors de la fermentation des glucides par les levures du tractus gastro-intestinal », explique le Pr Alvarez, co-auteur d’une analyse parue sur le sujet en décembre 2020 dans la revue Toxicologie Analytique et Clinique (source 1).

Concrètement, les personnes concernées peuvent atteindre un taux d’alcool de 4 grammes par litre de sang (4 g/L), sans avoir bu une seule goutte d’alcool. « Mais au vu des connaissances actuelles, il s’agit plus d’une curiosité médicale », estime le Dr Menecier. On peut penser que ce syndrome est sous-diagnostiqué, car controversé et encore inconnu, « mais il reste anecdotique, il n’y a pas lieu d’en faire une traînée de poudre », poursuit le médecin. 

À noter : le premier cas d’auto-fermentation a été rapporté en 1948 chez un enfant africain de 5 ans. Plusieurs dizaines ont depuis été rapportées à travers le monde, mais aucun n’a encore été décrit en France – ce qui ne veut pas dire que certaines personnes n’en souffrent pas dans l’Hexagone.

Quels symptômes doivent alerter ?

Les concentrations d’éthanol retrouvées dans le sang des patient.e.s concerné.e.s peuvent être responsables des mêmes symptômes que ceux observés dans les cas d’une l’intoxication aiguë à l’alcool (gueule de bois) :

  • des maux de tête,
  • une fatigue chronique, 
  • des douleurs à l’estomac,
  • des nausées, voire des vomissements,
  • une sensation d’ébriété (désorientation, étourdissements),
  • une haleine sèche (xérostomie) et qui sent l’alcool, 
  • etc.

« Certaines concentrations d’alcool peuvent certainement mener au coma éthylique », suppose le Dr Menecier. Et son confrère de souligner le parcours du combattant des patients : « une personne qui présente en permanence des signes d’alcoolémie, ça ne passe pas inaperçu. Mais souvent, les patients doivent se démener pour prouver qu’ils ne boivent pas en cachette, passer différents examens, etc ». 

En cause, un rare phénomène de fermentation intestinale

Comment peut-on être ivre sans avoir bu d’alcool ? Le plus souvent, ce syndrome est favorisé par une pathologie digestive ou un déséquilibre de la flore digestive. Les principales causes de ce déséquilibre : 

  • l’ingestion massive de glucides, autrement dit, le sucre présent dans le pain, les pâtes, les sodas, les plats cuisinés, les frites, etc. Dans certains cas, ils ne sont pas tolérés par l’organisme, fermentent et se transforment en éthanol (alcool). 
  • la présence naturelle de levures (principalement candida ou saccharomyces cerevisiae) ou de certaines bactéries (Klebsiella pneumonia ou Enterococcus fæcium) dans l’intestin. 
  • la prise d’antibiotiques, qui peuvent aussi perturber le microbiote intestinal en tuant les bonnes bactéries et en favorisant la prolifération de levures responsables de la fermentation alcoolique. 

Syndrome d’auto-fermentation : quelles conséquences au quotidien ?

Les conséquences sanitaires de cette pathologie peuvent être extrêmement handicapantes dans la sphère privée et publique. 

D’un point de vue physique, les symptômes d’intoxication alcoolique (décrits plus hauts) compliquent les interactions et limitent les missions courantes, comme aller chercher des enfants à l’école, aller faire des courses, etc. D’autant que ce syndrome prête plutôt à sourire.

Les symptômes de type fatigue chronique, désorientation, syndrome du côlon irritable, syndrome de fatigue chronique, peuvent aussi entraîner des symptômes dépressifs et alimenter une anxiété. Sans compter le risque d’accoutumance.

On peut décrire un phénomène d’habituation et de tolérance : les quantités d’alcool dans le sang sont si importantes que les effets sont de moins en moins perceptibles, précise le Dr Menecier.

Une problématique d’autant plus inquiétante que de nombreuses maladies peuvent être provoquées par une consommation excessive d’alcool : principalement des affections du foie (stéatose, hépatite alcoolique, cirrhose, etc), et des cancers (cancer de l’œsophage, cancer du foie, cancer de la bouche, cancer de la gorge, cancer colorectal, etc). L’hypertension artérielle peut aussi être favorisée par une consommation régulière d’alcool, tout comme des troubles de l’attention, de la concentration ou de la mémoire.

« Au-delà des conséquences sanitaires et sociales, le syndrome d’auto-brasserie peut avoir des implications médico-judiciaires, souligne le Pr Alvarez, notamment en cas de conduite en état d’ivresse, malgré l’absence de consommation d’alcool ». S’ils sont contrôlés positifs, sans avoir consommé d’alcool, les patients risquent de grosses amendes, voire une arrestation en vue d’une incarcération temporaire. 

Traitement : quelle prise en charge pour limiter ce syndrome ?

La prise en charge du syndrome d’auto-brasserie repose sur l’éviction de certains aliments trop riches en glucides ou en levures industrielles. 

La prise de médicaments antifongiques est également indispensable pour réguler les populations de levures présentes dans l’intestin et responsables de la fermentation. Des probiotiques peuvent y être associés pour réintroduire de bonnes bactérie dans la flore intestinale. Objectif : faire disparaître la sensation d’ivresse et surtout la production d’alcool, néfaste pour l’organisme. 

Une prise en charge en addictologie peut éventuellement être nécessaire chez les patients ayant développé une dépendance à l’éthanol au long cours. « Un ré-équilibrage brutal peut entraîner des symptômes similaires à ceux d’un sevrage alcoolique : des sueurs, des tremblements, une hypersudation, des nausées/vomissements, une fatigue importante, de possibles vertiges, des maux de tête, de la tachycardie, etc. 



Source link

Related Posts

Laisser un Commentaire