Qu’est-ce que l’hypermnésie ? | Santé Magazine

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hypermnesie memoire envahissante

L’hypermnésie fait parfois des envieux. Pourtant, cette condition n’a pas que des avantages au quotidien… Concrètement, les personnes hypermnésiques enregistrent involontairement de nombreux souvenirs : elles sont par exemple capables de se souvenir de la date précise d’un crash d’avion ou d’une décision politique, sans le moindre effort. Une situation qui s’avère vite oppressante. Quelles peuvent être les conséquences de ce trouble ? Peut-on le prendre en charge ? Réponses du Pr Mathieu Ceccaldi, neurologue et enseignant à la Faculté des Sciences Médicales et Paramédicales de Marseille. 

La mémoire désigne notre capacité à enregistrer, traiter, stocker et récupérer des informations en lien avec nos expériences passées. Elle relève d’un processus complexe qui implique plusieurs parties du cerveau et permet à chacun de se souvenir des événements, des personnes, des lieux et des choses qu’elle a vus ou vécus par le passé. Elle nous permet d’apprendre et de raisonner pour mieux nous adapter à notre environnement. On distingue plusieurs types de mémoire, qui peuvent être classés en fonction de leur fonction ou de leur durée : 

  • La mémoire de travail, ou mémoire du présent (mémoire courte) : celle qui permet de manipuler et de retenir des informations pendant la réalisation d’une tâche ou d’une activité.
  • La mémoire épisodique (mémoire longue et explicite) : celle qui permet à une personne de se souvenir d’événements précis de sa vie personnelle, comme des moments heureux ou des moments difficiles.
  • La mémoire sémantique (mémoire longue et explicite) : celle qui permet à une personne de retenir des informations générales ou abstraites, comme des faits, des connaissances ou des concepts.
  • La mémoire procédurale (mémoire longue et implicite) : celle qui permet à une personne de retenir des automatismes comme la marche, la conduite ou la parole. 
  • La mémoire perceptive (mémoire longue et implicite) : celle qui s’appuie sur nos sens et permet de retenir des images ou des bruits sans s’en rendre compte. C’est notamment cette mémoire qui nous permet de retenir des visages, des voix, des lieux, etc. .

Définition : qu’est-ce qu’une personne hypermnésique ?

L’hypermnésie est une pathologie de la mémoire extrêmement rare, indique le Pr Mathieu Ceccaldi. Selon la communauté de médecins Esanum, elle aurait été décrite pour la première fois au 19e siècle (source 1). 

« Les personnes hypermnésiques sont dotées d’une mémoire exceptionnelle : elles sont capables de se souvenir de détails extrêmement précis et de les retenir sans difficulté sur une période beaucoup plus longue que la normale », explique le neurologue.

Les patients concernés sont en fait en proie à un dysfonctionnement de la hiérarchisation des informations. Certains médecins parlent « d’exaltation de la mémoire », qui emmagasine beaucoup trop d’informations non-indispensables. 

Un point essentiel à retenir : les hypermnésiques ne choisissent pas les souvenirs qu’ils emmagasinent ! Ils ne parviennent pas non plus à les réfréner lorsqu’ils surgissent.

La mémoire est souvent autobiographique et les éléments surviennent à la manière de « flashs » sans avoir été sollicités, précise le Pr Ceccaldi.

Quel est le contraire de l’hypermnésie ?

Le contraire de l’hypermnésie est l’amnésie, c’est-à-dire l’incapacité à se souvenir de choses qui ont été lues, vues ou ressenties auparavant. Elle peut être causée par une maladie, une blessure ou un événement traumatique, et entraîner une perte partielle ou totale de la mémoire.

Les différents types d’hypermnésies

On distingue principalement deux types d’hypermnésie :

  • l’hypermnésie autobiographie (la « vraie » hypermnésie), caractérisée par une capacité à se souvenir très précisément de détails liés à sa vie
  • et l’hypermnésie émotionnelle paroxystique tardive ou syndrome de stress post-traumatique. 

L’hypermnésie autobiographique (ou hyperthymésie)

L’hypermnésie autobiographique ou hyperthymésie désigne la capacité hors-normes à se souvenir de détails précis de son enfance, de son adolescence ou de sa vie d’adulte. 

Dans les années 2000, Jill Price, une trentenaire américaine, est devenue l’une des premières personnes atteintes d’hyperthymésie à avoir fait l’objet d’une étude clinique approfondie et de publications scientifiques. Surnommé « la femme qui ne peut pas oublier », elle a longtemps collaboré avec James McGaugh, responsable du laboratoire de neurosciences de l’université de Californie. 

L’hypermnésie émotionnelle paroxystique tardive (ou syndrome de stress post-traumatique)

L’hypermnésie émotionnelle paroxystique tardive, ou syndrome de stress post-traumatique, désigne, comme son nom l’indique, un traumatisme ancré qui hante les patients. La scène traumatisante resurgit de façon intempestive et assaille lesdits patients (victimes ou témoins) qui ont l’impression de la revivre en direct (images, sons, voix, odeurs, etc). Elle peut être liée à toute sorte d’événements violents : attentats, guerres, séquestrations, agressions sexuelles, etc. 

Autisme : certains patients présentent une forme particulière de mémoire très développée

On considère également que certaines personnes atteintes d’un trouble du spectre autistique ont des capacités hypermnésiques : « ils ont la capacité de mémoriser de façon très précise et de restituer la quasi-intégralité d’un livre qu’ils ont lu, ou d’un lieu qu’ils ont visité« , assure le Pr Ceccaldi. Toutefois, cette condition n’est pas courante chez les personnes autistes et ne fait pas partie des critères diagnostiques de l’autisme ! 

Qu’est-ce que le syndrome de Targowla 

Certaines personnes en proie au syndrome de Targowla peuvent aussi présenter une hypermnésie. Cette condition rare se caractérise en effet par une mémoire exceptionnelle. Elle a été rapportée après la Seconde Guerre mondiale et touche souvent les anciens déportés des camps de concentration. Les patients souffrent généralement de troubles associés du comportement, comme l’anxiété ou la dépression.

Quelles sont les causes de cette mémoire « totale » ?

Les chercheurs estiment que l’hypermnésique est liée à un dysfonctionnement entre la mémoire à court terme et la mémoire à long terme : la mémoire tampon, qui devrait normalement s’effacer, migre dans la zone de la mémoire à long terme pour une raison encore inconnue (source 1). 

Une récente étude, relayée en 2021 par le blog Réalités biomédicales du Monde (source 2) s’est penchée sur le cas d’un octogénaire italien hypermnésique. Elle révèle que l’IRM de son cerveau ne montrait aucune anomalie (le cerveau n’avait pas une taille particulière et aucune de ses zones n’étaient plus grandes que la normale).

Dans le cas d’un autre homme, documenté en 2018, l’IRM avait toutefois détecté « une connectivité plus importante que la normale entre l’hippocampe gauche et plusieurs régions corticales gauches« . Mais cela pourrait être la conséquence – et non la cause – de l’hypermnésie… Les recherches se poursuivent donc. 

Par ailleurs, plusieurs troubles neurologiques et mentaux pourraient être en lien avec cette particularité mnésique : le syndrome de Targowla, la démence sémantique, mais aussi la dyslexie, les troubles obsessionnels compulsifs (TOC), les troubles de l’attention avec hyperactivité (TDAH), ou les troubles du spectre autistique

Il n’existe pas vraiment de tests pouvant « diagnostiquer » l’hypermnésie.

Les personnes concernées peuvent se remémorer des périodes lointaines de leur vie, remontant à la petite enfance. Ces souvenirs sont principalement visuels, mais parfois sonores, olfactifs, tactiles, avec des souvenirs de sensations qui leur sont parfois associés. Elles sont également très douée pour retenir des informations, comme les dates, les noms, les visages, les événements, etc.

Comme indiqué ci-dessus, les personnes souffrant d’hyperthymésie présentent souvent en parallèle de symptômes de troubles obsessionnels compulsifs (TOC). 

Qu’ils soient – ou non – en proie à un stress post-traumatique, ils peuvent aussi manifester : 

Quelles sont les conséquences d’un tel phénomène ?

Le ton est donné depuis le début de cet article, l’hypermnésie ne peut pas être considérée comme un « don ». Au contraire, elle peut devenir très handicapante, voire paralysante. Dans certains cas, elle devient même un problème d’ordre psychopathologique, caractérisé par une anxiété et une angoisse permanente, note le Pr Ceccaldi. Un véritable fardeau. Et de souligner :

Paradoxalement ces personnes sont tellement envahis par leurs souvenirs qu’elles peuvent être moins bonnes sur le plan cognitif.

Autrement dit, les personnes hypermnésiques n’auront pas forcément plus de facilités à retenir une liste de courses. 

Il est impossible de devenir hypermnésique. En revanche, vous pouvez tout à fait améliorer vos capacités de mémorisation : la mémoire peut être entraînée, et ainsi augmenter. Autrement, vous pouvez faire appel à des moyens mnémotechniques.

Les cas d’hypermnésie autobiographique sont extrêmement rares, rappelle le neurologue, et aucune étude épidémiologique n’a encore été conduite à ce sujet. Il n’existe pas de traitement spécifique et la prise en charge se fait au cas par cas, selon l’impact de ce trouble sur la vie des patients. 

Les personnes en proie à une anxiété paralysante ou à un syndrome dépressif peuvent bénéficier d’une prise en charge psychologique. Parallèlement, elles peuvent aussi envisager un traitement à base de médicaments pour diminuer l’anxiété ou les aider à mieux dormir

Par ailleurs, dans le cas d’une hypermnésie émotionnelle, la prise en charge inclut des techniques comme l’EMDR (Eye Movement Desentitization and Reprocessing) ou des thérapies cognitives et comportementales (TCC). Objectif : aider les patients à accepter les événements traumatisants qu’ils ont vécus – non à les oublier. 



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